Quand les cyber-risques s’ajoutent aux tensions géopolitiques

Isabelle Mateos y Lago Directrice générale au BlackRock Investment Institute – Cheffe Stratège Gestion diversifiée.

a cyber-sécurité est aujourd’hui un enjeu prioritaire – et un carrefour névralgique où les intérêts économiques et de sûreté intérieure des pays peuvent s’entrecroiser. Le recoupement de ces problématiques complique les négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine et comporte des conséquences pour le marché, en particulier relatives à la chaîne d’approvisionnement technologique.

 

Graphe de la semaine

 

Performances relatives de certaines industries technologiques après l’action des US envers Huawei.

Le rendement passé n’est pas un indicateur fiable des résultats actuels ou futurs. Il n’est pas possible d’investir directement dans un indice.

Les barres montrent la performance de certaines industries de la chaîne d’approvisionnement technologique par rapport à celle de l’indice MSCI ACWI, un jour et trois jours après que le gouvernement américain ait ajouté Huawei à sa « liste des entités frappées de restrictions » le 15 mai. « comms equipment » désigne les titres des indices MSCI USA et MSCI AC Asia. Les « semis » américains et asiatiques font référence aux stocks de semi-conducteurs et d’équipements connexes de ces indices. « Asia tech equipment » désigne les titres d’équipement, d’instruments et de composants électroniques de l’indice MSCI AC Asia.

 

La concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine s’exacerbe alors que les tensions commerciales entre les deux pays s’intensifient. Ces deux risques, qui étaient auparavant distincts, sont en train de se rejoindre. Les États-Unis ont ainsi ajouté Huawei Technologies, le plus grand fabricant mondial de matériel de télécommunications, à leur « Liste d’entités frappées de restrictions », qui regroupe les entreprises présentant un risque pour la sécurité nationale, selon l’administration américaine. Cette inscription empêche Huawei et ses filiales d’acheter ou d’utiliser des technologies et des composants américains, sauf à en avoir obtenu la permission officielle. La nouvelle a affecté négativement les actions d’une multitude d’entreprises faisant partie de la chaîne mondiale d’approvisionnement du secteur des équipements de télécommunications. À une exception près cependant : celle des fabricants américains du secteur, qui ont tout d’abord tiré profit de cette décision (voir le tableau ci-dessus). Cette interdiction pourrait néanmoins faire du tort à moyen terme à la chaîne mondiale d’approvisionnement, car il n’existe pas de solutions de substitution simples à nombre d’équipements technologiques aujourd’hui produits par la Chine.

 

Ce que les cyber-risques signifient pour l’investissement

 

Les cyber-attaques gagnent en intensité et en ampleur. Les cyber-acteurs mondiaux varient en sophistication et en capacité : ils comprennent aussi bien des agences gouvernementales et des réseaux terroristes solidement financés que des groupes criminels disposant de faibles ressources. Leurs buts vont au-delà du ‘‘simple’’ vol d’informations personnelles et commerciales : ils incluent aussi des objectifs géopolitiques et économiques plus vastes. Nous estimons que les cyber-attaques constituent un risque croissant pour les infrastructures majeures et qu’elles font de plus en plus souvent partie de l’arsenal déployé par les États-nations.

 

Les tensions géopolitiques accroissent l’échelle et la sophistication des cyber-attaques, en particulier celles en provenance d’États-nations ou soutenues par ceux-ci. C’est dans ce contexte que les États-Unis ont décidé de restreindre l’utilisation d’équipements fabriqués en Chine qui pourraient, selon eux, servir à intercepter des éléments sensibles ou à perturber les infrastructures américaines. L’action à première vue brutale des États-Unis contre Huawei se préparait en réalité de longue date, étant donné la rivalité croissante entre les deux pays : les États-Unis se plaignent depuis longtemps de certaines pratiques chinoises, telles que le transfert forcé de technologies ou l’absence de garanties encadrant la propriété intellectuelle. La Chine a clairement montré qu’elle voulait ravir le leadership des technologies de pointe, y compris le réseau mobile de cinquième génération (5G), tout en demeurant fortement dépendante du secteur technologique américain. La production des puces nécessaires au déploiement de la 5G est ainsi dominée par les fournisseurs américains de semi-conducteurs, par exemple. Ces derniers ont bénéficié d’une demande accrue pour leurs produits au cours des derniers trimestres, certaines sociétés chinoises constituant des stocks en prévision de restrictions éventuelles imposées par l’administration américaine ; cette demande risque donc aujourd’hui de chuter.

 

En conclusion, nous pensons que la cyber-sécurité est aujourd’hui un risque de plus en plus prégnant, que tous les investisseurs doivent suivre de près, et dont les implications sont transverses, du secteur financier aux services publics. Ce risque est maintenant associé à des enjeux de sécurité nationale, de compétitivité économique et de leadership dans les technologies de pointe. Nous continuons de privilégier les fabricants de semi-conducteurs liés au développement à long terme de la 5G, mais nous recommandons aux investisseurs de prêter davantage attention aux conséquences potentielles des tensions géopolitiques sur la chaîne d’approvisionnement. Plus généralement, nous estimons également que ces tensions pourraient conduire à un découplage progressif des secteurs technologiques des États-Unis et de la Chine, une raison pour laquelle il nous paraît justifié de détenir des sociétés technologiques dans ces deux pays.